Afro-entrepreneure, je te vois!

10 février 2020

DanieleHenkel.tv

Dorothy Rhau
Diversité

 

Toute ma vie, les femmes noires qui m’entouraient brassaient des affaires. Dans les années 90, on pouvait passer la journée complète dans un salon de coiffure en assistant au défilé de femmes noires vendant des pâtés haïtiens ou jamaïcains, des vêtements, des parfums… À l’église, entre la bible et le recueil des chants d’espérance, il y avait un catalogue Avon. Championnes du «barguignage», elles transformaient ces rassemblements en occasions d’affaires!

Ces commerçantes, qu’on appelle en Haïti, les «Madan Sara» ou au Togo, les «Nana Benz», sont les piliers de leur économie. Je ne suis donc pas surprise de constater qu’elles se démarquent dans la sphère entrepreneuriale, et ce, partout dans le monde.

ADN entrepreneurial
L’Afrique, à lui seul, détient le plus haut taux de femmes entrepreneures au monde. Selon un rapport d’American Express Open (2015), 30% de toutes les entreprises aux États-Unis appartiennent à une femme, ce qui représente environ 9,4 millions d’entreprises. Et 14% de celles-ci sont contrôlées par des femmes noires, soit environ 1,3 million d’entreprises.

Juste autour de nous, l’infirmière qui nous reçoit au CLSC ou la préposée qui nous sert à la banque ont sûrement un travail secondaire en attendant que son entreprise vole de ses propres ailes. Ces «sidepreneurs» ou «mompreneurs» (mamans entrepreneures) oeuvrent le plus souvent dans les secteurs de la beauté (capillaires, cosmétiques), mais aussi dans la mode et dans l’alimentation.

Parcours montagneux

S’il n’est pas toujours simple pour une femme de se lancer en entrepreneuriat, les obstacles se décuplent lorsqu’elle est issue d’une minorité visible. Combien d’entre elles peinent à payer leurs frais d’exploitation? Une étude américaine dévoile que les entreprises appartenant à des femmes génèrent en moyenne 143 000 $ par an. Par contre, pour les femmes de couleur, les revenus moyens sont passés de 84 000 $ en 2007 à 64 000 $ en 2018. En comparaison, ceux des femmes blanches propriétaires d’entreprises sont passés de 181 000 $ à 212 000 $.

Comment l’expliquer? Aux États-Unis, les entrepreneures noires reçoivent seulement 0,006% du financement par capital-risque, selon ProjectDiane, contre 2% octroyé à des femmes. Il n’existe pas, malheureusement, d’études similaires au Québec, mais je ne serais pas étonnée que les données américaines reflètent notre réalité.

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Autre problématique: l’investisseur, le prêteur, la banque, l’école ne connaissent souvent pas ou peu les produits de ces entrepreneures et sous-estiment le marché et le pouvoir d’achat de cette clientèle spécifique. Cette méconnaissance bloque les accès à l’écosystème. Je serais curieuse de savoir combien de bourses, de prêts ont été remis à des femmes de couleur. Lors d’une table ronde sur le sujet avec la ministre Mary Ng, plusieurs afro-entrepreneures québécoises ont soulevé le point qu’on ne les considérait pas comme étant crédibles et que leurs produits ou services étaient dévalués parce qu’elles étaient noires.

Poursuivre le dialogue vers des solutions 

Heureusement, il y a de plus en plus une oreille tendue. Pour contrer au racisme systémique, on a créé des organismes comme Entreprendre Ici, organisation nationale qui s’adresse aux nouveaux arrivants et entrepreneurs de la diversité ethnoculturelle. Le Groupe 3737, hub d’innovation et de diversité ou le Chantier d’Afrique au Canada (Chafric) qui offre un programme de lancement d’entreprise. J’ai aussi eu le plaisir de rencontrer Femmessor afin de leur expliquer la situation des afro-entrepreneures et voir comment on pouvait mieux les soutenir.

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On peut certainement faire plus. Ne serait-il pas souhaitable de voir, à l’intérieur des murs des SAJE, PME Montréal, l’École des entrepreneurs du Québec, BDC, Réseau M ou le Réseau des femmes d’affaires du Québec, qui soutiennent réellement les entrepreneurs, un personnel qualifié et des cadres auxquels la femme noire peut s’identifier? Des employés qui connaissent le marché ethnique et qui ont le pouvoir d’approuver des projets. Les institutions bancaires, les prêteurs et tout autre organisme offrant du financement ou de l’accompagnement doivent devenir des alliés de taille auprès des entrepreneures racisées, prendre le temps de les accueillir, de leur trouver l’encadrement nécessaire, comme leur offrir du mentorat, par exemple. Et surtout, d’assouplir ou d’adapter les critères d’admissibilité pour les bourses ou le financement qui sont souvent trop élevés et ne correspondent pas à la réalité socio-économique des Afro-québécoises.

Aux femmes noires entrepreneures, préparez-vous! Et faites vos devoirs: plan d’affaires, états financiers, pitch de vente… Le Québec est un terroir fertile pour toutes personnes désireuses d’être entrepreneur(e). Les ressources sont là et accessibles à tous. Allez chercher l’aide de professionnels. Participez à des soirées de réseautage. Trouvez-vous un mentor. Sortez de votre zone de confort et faites-vous confiance! Foncez!

À propos de l'auteur(e)

Dorothy Rhau

À propos de Dorothy Rhau

Entrepreneure sociale et humoriste

Née à Montréal et d’origine haïtienne, Dorothy Rhau s’est fait connaître en tant que première femme noire humoriste francophone au Québec et au Canada. En décembre 2016, elle réunit une équipe et crée le Salon International de la Femme Noire (SIFN), un nouveau projet d'entrepreneuriat social.