Carla Beauvais: unir les voix pour être plus forts

19 juin 2020

Alors qu’elle s’apprête à lancer la plateforme UP, Carla Beauvais aborde avec nous les grands bouleversements des derniers mois. Cette mompreneure reconnue pour son implication sociale croit en la force du nombre pour faire prospérer les entrepreneurs issus de la diversité.

D’abord, Carla, comment allez-vous?

Je traverse une période intense émotionnellement. Parler et débattre constamment des enjeux de la diversité et de l’inclusion et toujours se battre pour faire comprendre les réalités des communautés minoritaires, ça devient lourd par moments. J’ai décidé de prendre une pause de mes engagements moins nécessaires, comme ma présence sur les réseaux sociaux. J’essaie de me concentrer sur des actions concrètes, positives.

Avant de parler de la vague de soulèvements antiracistes qui secoue le monde actuellement, dites-moi comment vous avez vécu le confinement en tant que mompreneure?

Je suis monoparentale. Ma fille de trois ans est asthmatique et a des problèmes aux poumons alors nous avons toutes les deux été en confinement intensif pendant trois mois. Mon entreprise Cajou Cuisine est sur le respirateur artificiel, car nous venions à peine de la lancer en octobre. Lorsque tout s’est mis à fermer, nous ne pouvions plus produire. D’autant plus que notre modèle d’affaires était principalement basé sur l’événementiel avec un festival,des ateliers dans les écoles ou les centres commerciaux. J’ai aussi mes engagements sociaux pour le Gala Dynastie et 0rijin Village.

Malgré tout, je vois du positif à travers cette période qui nous a amenés à réfléchir sur la vie, la société, les façons de consommer, de s’alimenter.

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© Manoucheka Lachérie

Le mouvement #BlackLivesMatter a été créé en 2013, mais les enjeux qu’il soulève remontent à il y a beaucoup plus longtemps. Selon vous, qu’est-ce qui a changé depuis la mort tragique de George Floyd? Y aura-t-il un avant et un après?

On assiste à un moment d’éveil et de prise de conscience. C’était très difficile de rester de des gens qui profitent du momentum pour vendre des produits. Je pense à Band-Aid qui a lancé des pansements avec différentes couleurs de peau alors que ça fait des années qu’ils sont réclamés. Heureusement, on a vu des entreprises faire des efforts réels pour changer leurs pratiques et leurs normes et pour se questionner sur les façons d’être plus inclusifs envers les personnes issues de la diversité. Leur désir est sincère et ils veulent faire partie de la solution. Ce que j’aimerais, c’est que ça ne soit pas juste une discussion passagère et que l’impact soit à long terme.

Il y a aussi eu plusieurs maladresses de la part d’entreprises qui avaient probablement les meilleures intentions, mais dont les actions ont été plutôt mal reçues. Je pense à Uber Eats qui a offert la livraison gratuite aux restaurateurs noirs…

Ce qui est problématique, c’est que dans la plupart des cas, ces grandes sociétés discutent de ces enjeux et de ce qu’ils doivent faire sans toutefois avoir autour de la table une ou des personnes concernées. Il faut faire des efforts pour avoir une meilleure représentation des femmes, des minorités, des personnes handicapées dans les conseils d’administration et dans les postes décisionnels, afin de refléter une diversité d’opinions.

D’autres entreprises ont plutôt décidé de faire des dons à des organismes soutenant les communautés noires. Ces gestes ont-ils un réel impact?

Il faut juste réaliser que ces organismes et fondations sont sous-financés alors que ce type d’engagements est souvent ponctuel. Les entreprises et les organisations qui donnent doivent avoir une vision à long terme. Alors oui, c’est un pas dans la bonne direction, c’est encourageant, mais il faut soutenir ces organisations sur une période plus longue si on veut assurer leur survie.

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Comment l’OSBL 0rijin Village dont vous êtes cofondatrice a-t-elle élaboré le projet de la plateforme UP (Unir & Prospérer)?

L’idée est venue avant la COVID-19 dans le but de faire rayonner et de soutenir la communauté d’entrepreneurs afro-descendants. Le lancement devait avoir lieu en septembre, mais nous l’avons devancé à la fin juin.

Plusieurs entrepreneurs afro-descendants se lancent en affaires, car ils ne trouvent pas de travail. L’entrepreneuriat est leur bouée de sauvetage, mais ils traînent aussi leurs problèmes socio-économiques dans leurs entreprises.

La COVID-19 a eu un dur impact sur eux. Plusieurs n’avaient aucune possibilité d’avoir accès aux aides gouvernementales ou à du capital. Ils sont donc actuellement doublement touchés par rapport aux iniquités et aux disparités qui existent déjà.

Comment UP les aidera-t-il?

Nous avons notamment réfléchi à comment les technologies pouvaient être un moyen pour ces entrepreneurs de sortir du lot. On désire donc les outiller afin qu’ils prennent leur place sur le marché et créent de la richesse économique. Il ne suffit plus de constater que nos communautés sont largement défavorisées, ça prend des actions concrètes et nous pensons que l’entrepreneuriat peut être salutaire.

Nous allons donc faire la promotion des entrepreneur(e)s noir(e)s auprès des communautés noires et de la population générale à l’aide d’un répertoire sous forme d’application web. Puis, nous allons les soutenir à l’aide notamment de formations en ligne (elearning).

Pouvez-vous nous donner des exemples d’entrepreneur(e)s qu’on pourra découvrir sur UP?

Je pourrais vous parler de Jardins Lakou, la ferme maraîchère de Jean-Philippe Vézina qui cultive des légumes biologiques de l’Afrique et des Antilles comme la chayotte ou l’ocra et qui fait de l’autocueillette et des ateliers éducatifs. Il y a Nagi Cosmetics fondé par Gina Delismé qui offre une gamme de maquillage complète et inclusive. Je pense également à Heyseller, une entreprise dirigée par Stephane Pierre Corneille, qui a fourni du matériel de protection à divers organismes de Montréal-Nord d’une valeur de 250 000$.

Vous souhaitez aussi trouver une façon de recueillir des données concernant les entrepreneurs des communautés noires?

Oui, car il n’en existe aucune et c’est essentiel de savoir où sont les enjeux et comment les attaquer afin que les programmes d’aide aient un réel impact. Nous avons fait la demande à Statistiques Canada et il n’y a aucune donnée spécifique sur le sujet. Dans la démarche, on cherche donc des moyens de les récolter nous-mêmes.

La plateforme UP (Unir & Prospérer) sera lancée à la fin juin

Il est possible d’inscrire son entreprise gratuitement ou référer une entreprise ou un(e) entrepreneur(e) noir(e) en visitant www.uniteprosper.com

UP se concentrera d’abord sur le Québec avec 300 entreprises au lancement, mais nous avons des visées pancanadiennes avec ce projet.

À propos de l'auteur(e)

Mélissa Proulx

À propos de Mélissa Proulx

Éditrice

Mélissa Proulx est une journaliste, chroniqueuse et rédactrice. Elle se consacre avec passion et créativité à l’élaboration de contenus journalistiques riches et variés depuis 2002.